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ENTRETIEN – Julia Kristeva et Bernard Cerquiglini

Julia Kristeva, femme de lettres française d’origine bulgare et psychanalyste, nous a fait l’honneur d’entrer au conseil d’administration de la Fondation des Alliances Françaises en avril 2023. Le vice-président de la Fondation des Alliances Françaises, Bernard Cerquiglini, l’a rencontrée le 9 novembre dernier, à son domicile parisien, pour lui poser quelques questions autour de l’Alliance Française et de la langue française.

Julia Kristeva, pourriez-vous vous présenter à nos lectrices et à nos lecteurs ?

Je suis une Européenne francophone d’origine bulgare, de nationalité française et d’adoption américaine. J’ai quasiment oublié le bulgare, que je ne pratique plus. Je le retrouvais quand je voyais mes parents, ils ne sont plus là aujourd’hui. Mais je sais, parce que j’en suis la théoricienne, qu’au fondement du symbolique d’une langue (la grammaire, la morphologie, la syntaxe), il y a ce que j’appelle le sémiotique (l’intonation, la mélodie qui renvoient à l’écholalie de l’enfant). Je n’ai pas perdu cette écholalie, vous l’entendez sans doute, cher ami. Je suis toujours à ce carrefour qui caractérise beaucoup de francophones compagnons de l’Alliance Française. Et, d’une certaine manière, je suis fière de ponctuer une certaine étrangeté par le phénomène Kristeva que je suis devenu, et qui souvent m’étonne.

À notre grande joie, vous avez accepté de de rejoindre le conseil d’administration de la Fondation des Alliances Françaises. Tout d’abord, qu’est-ce que représente l’Alliance Française pour vous ?

L’Alliance Française, c’est la personne qui m’a appris le français. Je dis bien la «personne». Certes, j’étais très liée à différents enseignants qui m’ont transmis cette langue, mais cette personnalisation a transité par le livre : vivre le livre. Je viens d’un pays où le français n’était pas une seconde langue ; nul autour de moi ne le connaissait. En revanche, je parlais français avec La Fontaine, Victor Hugo, Albert Camus. La « personne » qui m’a appris le français, c’est la littérature, c’est la philosophie de langue française. Le français m’a ouverte à une créativité permanente, gravée dans le marbre, souveraineté de la langue française dans ce qu’elle a de plus majestueux. Cette souveraineté se conjuguait au singulier : un héritage national, européen et mondialement connu, réalisé par des femmes et des hommes aux singularités extrêmes. Dans mon histoire, cela m’a été offert comme une porte ouverte pour que je puisse y trouver ma place : « Parle français, tu seras libre. » Si mes lecteurs veulent me suivre et devenir singuliers en s’immergeant dans le français, ils peuvent se l’approprier à leur façon, pour devenir une part intégrante de ce continent qui invite à créer. C’est peut-être un des phénomènes miraculeux de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Occident, et tout particulièrement la France : transmettre au monde des langues nationales qui sont aussi bien souveraines qu’invitations à la singularité de chacun.

L’Alliance Française bénéficie de votre parcours exemplaire et de votre engagement. Pour vous, quelle est l’idée-force d’une politique actuelle de la langue française ?

C’est une question immense, qui demande beaucoup d’informations sur la pratique de l’œuvre de l’Alliance Française à travers le monde, que je n’ai pas vraiment. Certes, j’en ai appris un peu plus en rédigeant un rapport pour le Conseil économique, social et environnemental sur la politique extérieure culturelle de la France et la multiculturalité (« Le message culturel de la France et la vocation interculturelle de la Francophonie »). Cependant, quelqu’un qui vient, comme moi, de l’étranger est peut-être plus à même de chanter les louanges de la langue française appelée à être diffusée par les Alliances Françaises. Je suis actuellement impliquée dans l’œuvre de Philippe Sollers, et je viens de retrouver cette phrase de lui que je voudrais partager avec vous : « L’avantage du français, c’est sa concision et sa commotion ; il n’est pas fait pour communiquer mais pour abréger, juger et tuer. » Communiquer, c’est le rôle de l’image qui le fait mieux et de manière plus toxique, voire plus violente : la société du spectacle favorise les images, non le langage. Avec la langue française telle que je la conçois, nous pouvons abréger, mais aussi juger (ce que l’image ne fait pas), réfléchir, argumenter, synthétiser. Et, comme le dit Philippe, tuer : argumenter, trancher, se défendre, penser pour tout dire, et c’est si rare, tout compte fait… Cette volonté de vie et de survie est intrinsèque à la langue française.

C’est en français que vous travaillez ?

Disons que mes concepts sont apparus dans la langue française. Il fallait sans doute être un étranger venu de l’Alliance Française, avec comme interlocuteurs la littérature et la philosophie, pour comprendre que, sous la surface du message, il y avait le rythme et la sensualité de Proust, la musique de Mallarmé, le charme de La Fontaine. Pour ce qui est de l’intertextualité, j’étais évidemment très sensible à cette ouverture des Lumières et de la littérature française à tout ce qui est extérieur à la France. Pas une France hexagonale, mais une France européenne, s’intéressant à l’univers, ouvrant les sciences humaines comme espace d’interprétation et d’intégration. Je revendique cette pensée française, aujourd’hui ridiculisée par des postures absurdes qui voient dans la déconstruction une annulation de l’identité. Nous insistions justement sur la capacité des identités à dialoguer avec les autres et à s’enrichir mutuellement. Ces idées me sont venues par la langue française, d’abord comme étudiante au Laboratoire d’anthropologie sociale et de sémiologie de Lévi-Strauss, ensuite avec Roland Barthes, à l’École des Hautes Études, en plein essor français des sciences du langage. La souveraineté du français, c’est aussi la fécondité de ses penseurs, leur désir de transmettre par la langue une manière de penser le monde, une esthétique, l’esprit critique, la philosophie. C’est la manière et la mission de l’Alliance Française d’être le lieu de rayonnement des sciences humaines, de la culture française dans sa complexité.

Qu’apporte le français au monde complexe d’aujourd’hui ?

Le français a-t-il un avantage sur les langues qui occupent la scène et se positionnent autrement face à une mondialité qui se délite en colères multiples ? Oui, grâce à une invention française intraduisible, mais à mon avis indépassable : la laïcité. La question de la langue comme support de la culture est devenue notre sacré. Le grand ratage de l’Éducation nationale fait que, sous prétexte de respecter la multiculturalité, on a oublié de diffuser la langue française dans ses réalisations culturelles. Sans cela, ce n’est pas la langue française, mais un code de communication ; or la langue française, je le répète avec Philippe, c’est « abréger, juger, tuer ». Transmettre la souveraineté de la langue par la littérature et la philosophie permet, non pas d’assimiler un code, mais de vivre une souveraineté singulière, et, au passage, de projeter ses pulsions dans ce tissu vivace. L’Alliance Française a pour vocation de transmettre le français dans ses incarnations…

Vous aimez parler de l’Alliance Française comme d’une personne …

Oui, c’est une personne, qui vous fait fréquenter Mallarmé, Hugo, Camus, Colette, tous ceux qui ont incarné le français. La littérature est faite pour être lue, et c’est cela la grande ambition de l’Occident : « Tu seras homme si tu sais lire. Et tu liras sans arrêt. » Aujourd’hui, les gens croient se libérer en étant internautes ; l’internaute ne lit pas, il balaie des yeux. L’Alliance Française doit être le lieu qui rend le livre aimable, afin que, dans la lecture, l’apprenant introjecte la vie émotionnelle et intellectuelle de ceux qui ont vécu le français. Par leur œuvre, ils l’invitent à trouver/recréer sa propre sensibilité, sa propre frontière dans la créativité de la langue française. Si on ne passe pas par ces personnifications-là, il est vain de vouloir porter le message français. Ce message n’est ni une grammaire ni un permis de réussir, c’est une bibliothèque.

Entretien Bernard Cerquiglini/Julia Kristeva,
Paris, 9 novembre 2023