Plus de deux cents personnes ont assisté à « Euphrate » de Nil Bosca, le 16 mai à Seattle, à On the Boards, un théâtre que j’admire depuis longtemps pour sa programmation audacieuse et internationale. Présenter une pièce en français dans ce lieu emblématique est en soi un accomplissement remarquable pour l’Alliance Française de Seattle. Qui plus est, s’inscrire dans une tournée aux côtés d’autres Alliances Françaises du réseau américain – l’Alliance New York, l’Alliance Française de Philadelphie, l’Alliance Française de Chicago et celle de Washington D.C. – rappelle la force que l’on trouve à agir en réseau et à contribuer ensemble à la mission commune de promouvoir la culture et la langue françaises sur le continent nord-américain. Ce beau projet n’aurait pas vu le jour sans le soutien de la Villa Albertine et, localement, 4Culture, une organisation qui œuvre en faveur de la diversité culturelle et des échanges artistiques à Seattle.
La représentation d’Euphrate a été précédée d’un atelier à l’Université de Washington le 15 mai, animé par Stanislas Roquette, metteur en scène de la pièce, comédien et fondateur de la compagnie de théâtre Artépo. Passant avec aisance du français à l’anglais, Stanislas a guidé les étudiants et enseignants de l’UW à travers des exercices conçus pour cultiver ce qu’il perçoit comme une façon de « penser avec le corps ». L’une de ses formules m’est restée : « le corps est un cerveau différent », surgissant précisément au moment où j’ai dû affronter toutes mes inhibitions pour bouger librement, sans autocensure, en suivant le son de ma voix dépourvue de paroles, au milieu d’un cercle de personnes que je n’avais jamais rencontrées. Ce fut un moment de déclic qui m’a rappelé de façon viscérale pourquoi j’aime autant ce côté de mon travail à l’Alliance Française.
Exposée, ma vulnérabilité a mis dans une nouvelle perspective le célèbre « Je est un autre » évoqué lors de l’atelier, annulant de façon paradoxale la distance entre le moi et l’image que l’on se fait de soi. J’ai ressenti cette immédiateté intérieure comme un éloge de la présence : à soi-même, aux autres. Une réflexion qui m’a accompagnée le lendemain pendant que j’assistais à la performance inoubliable de Nil dans Euphrate, fascinée par les multiples personnages qu’elle incarnait avec une telle justesse, par son usage des différents accents, de la posture corporelle, des accessoires rudimentaires mais essentiels, des costumes comme des peaux qu’elle revêtait sans effort sous notre regard médusé. Je me demande encore comment elle est parvenue à maîtriser l’art de la métamorphose avec un tel naturel, comme si c’était une pratique de vie pour laquelle nous étions nés : ce va-et-vient incessant entre tous les personnages qui nous ont formés – mères, pères, cousins, professeurs, idoles artistiques.
Nil joue le rôle d’une adolescente Euphrate qui est en quête de sa vocation professionnelle et de ses origines en France, aux prises avec un père né en Turquie mais qui ne lui en a jamais parlé, ne l’y a jamais emmenée. C’est elle qui finit par faire le voyage, seule, jusqu’au village paternel. Mais comme dans la vraie vie, la réponse viendra plus tard, ailleurs, de façon inattendue. Après de nombreux détours professionnels – médecin, biologiste, thérapeute – et une séquence de danse soufie hilarante (la preuve qu’une expérience mystique peut être drôle sur scène), elle découvre enfin qu’elle veut devenir comédienne. Le spectacle s’est terminé sur cette révélation si bien construite que la salle est restée, encore sous le charme du personnage Euphrate, pour rencontrer l’artiste et le metteur en scène, sans les masques du théâtre. La séance de questions-réponses avec Nil Bosca et Stanislas Roquette s’est transformée en une véritable conversation, chaleureuse et sincère. C’est précisément ce que nous cherchons à créer à l’Alliance Française de Seattle, des moments uniques d’échange où un dialogue authentique peut avoir lieu, et où l’art devient un pont entre les cultures.
Notre communauté a interrogé nos invités sur l’éducation, sur la façon dont la scolarité institutionnalisée, en France comme aux États-Unis, construit ou échoue à construire l’estime de soi, la persévérance, le courage de trouver sa propre voix. Les échanges ont également porté sur ce que signifie vivre avec une identité hybride dans un monde qui ne cesse de perdre en complexité, sur le théâtre comme espace où ces interrogations peuvent se poser en sécurité, voire comme pratique de guérison.
Je voudrais prendre un moment pour mentionner ceux qui se trouvaient dans ce public, tous ceux qui ont complété l’énergie et l’art des artistes avec leurs applaudissements, leurs rires et leurs questions. Les enseignants, le personnel, les étudiants, les bénévoles et les fidèles de l’AF Seattle. Megan Kiskaddon, Directrice Exécutive de On the Boards, des professeurs de l’Université de Washington comme Maya Smith et Jeffrey Fracé, des acteurs culturels du paysage associatif de Seattle comme Susan Kegel et Sofia-Cristina Visan, des professeurs de lycée comme Samia Bel Abbes accompagnés de leurs élèves. Les peintres Barbara Earl Thomas et Suze Woolf, le photographe Pierre Folrev, ainsi que la Consule Honoraire de France, Ariane Ogier. La famille Biernacki, dont les enfants ont suivi des cours à l’Alliance Française depuis leur plus jeune âge. Chacun d’eux a contribué au succès de la représentation d’Euphrate à Seattle.
Dans cette communion entre notre public et nos invités Nil et Stanislas réside l’essence de ce que l’AF Seattle cherche à être en tant que promoteur de diplomatie culturelle, ancré dans son réseau et dans sa ville. En accueillant des tournées comme celle-ci, nous célébrons d’abord la force de la collaboration au sein du réseau des AF, nous tissons ensuite des liens avec les organisations locales dont le public est souvent francophile, et nous offrons enfin à nos étudiants des occasions uniques de vivre le français de façon authentique, bien au-delà de la salle de classe.
Notre collaboration avec On the Boards se poursuivra en février 2027 quand nous co-présenterons La Vie Secrète des Vieux de Mohamed El Khatib, une production impressionnante réunissant douze acteurs sur scène, que j’attends avec impatience et que j’ai hâte de partager avec notre communauté pour continuer à faire rayonner la langue et la culture françaises à Seattle.
Otilia Baraboi, directrice exécutive, Alliance Française de Seattle




